
Le patient qui ne filtre plus
Un portail HubSpot qui laisse tout entrer : des e-mails sans nom, des adresses personnelles, des entreprises « XYZ ». Six pipelines, plus de 150 rapports, et un abonnement payé pour des fonctions dont personne ne se sert.
Cas réel, anonymisé. Les scènes au bloc et les dialogues sont une mise en récit.
- 08:10Briefing
- 08:50Interrogatoire
- 09:35Constantes
- 10:20Incision
- 11:05Les reins
- 13:50Circulation
- 14:40Examens
- 15:20Ordonnance
- 16:00Diagnostic
- 16:30Protocole
- J+60Suivi
- J+60Compte rendu
Briefing
Pour une fois, l'interne sourit en entrant. Il a lu la dernière ligne du dossier avant les autres.
Interne« Celui-là, on l'a déjà opéré. »
Chirurgien« Oui. Et c'est pour ça qu'on le présente aujourd'hui. D'habitude, vous ne les voyez qu'au bloc. Celui-ci, vous allez le voir aussi en convalescence. »
Je projette la fiche d'admission.
Chirurgien« Le patient, c'est le portail HubSpot d'un éditeur SaaS B2B. Ses clients sont des réseaux d'établissements : des sièges, des filiales, des sites indépendants. L'équipe commerciale grandit. Le CRM, lui, a grossi sans jamais maigrir. »
Anesthésiste« Qu'est-ce qui a déclenché l'admission ? »
Chirurgien« Le constat de l'audit : le CRM sert à stocker, pas à piloter. »
L'interrogatoire
En atelier, avec les équipes, le même symptôme revient sous des mots différents : l'outil est plein, mais on n'y trouve pas ce qu'on cherche.
La note de qualification épinglée sur les affaires reste vide. Le marketing envoie ses newsletters à une base qu'il ne sait plus segmenter. Les CSM gardent les informations de contrat dans des notes, parce qu'il n'existe aucun champ pour les ranger. Et les équipes de vente et de suivi client travaillent dans les mêmes pipelines, sur les mêmes affaires, sans savoir qui porte quoi.
Un corps qui mange tout. Et qui ne garde rien d'utile.
Les constantes
Je me connecte. Premier réflexe : les constantes.
Aucune constante n'est critique isolément. C'est leur accumulation qui inquiète. Trois contacts sur quatre n'ont pas de persona. Presque aucune entreprise n'indique les outils qu'elle utilise, alors que c'est l'information qui décide d'un argumentaire de vente.
374 entreprises sans nom, alors que le champ est obligatoire.
Ce détail me dit tout de suite où chercher. Si une donnée obligatoire manque, c'est qu'elle n'est pas passée par le formulaire. Quelque chose d'autre fait entrer des fiches dans la base.
Incision : des fiches trop lourdes
J'ouvre les fiches. Le formulaire de création d'un contact compte neuf champs obligatoires : e-mail, prénom, nom, salutation, LinkedIn, critère de contact, phase de cycle de vie, intitulé de poste, persona. Le téléphone, lui, ne l'est pas.
Quand on rend tout obligatoire, on n'obtient pas plus de données. On obtient des données remplies pour passer. Les champs « nom » contiennent des noms, des prénoms et des adresses e-mail mélangés. La phase de cycle de vie a été recréée à la main, avec une étape maison, au lieu des étapes standard. Et l'entreprise utilise la même phase de cycle de vie que le contact, alors qu'elle ne vit pas au même rythme.
Chirurgien« Un champ obligatoire n'est pas une donnée fiable. C'est une porte que les gens apprennent à forcer. »
Les reins ne filtrent plus
Je cherche ce qui fait entrer des fiches sans passer par le formulaire. Je trouve quatre sources, et aucune ne filtre.
L'inscription à la newsletter crée un contact avec une adresse e-mail, et rien d'autre. Beaucoup de ces adresses sont personnelles : des particuliers mélangés aux prospects, ce qui pose aussi une question de conformité. Un workflow crée des entreprises avec des coquilles, des noms génériques du type « XYZ », et des doublons. Le site est relié au CRM par un outil d'automatisation tiers, alors qu'une intégration native existe.
Le patient ne filtre plus son sang. Tout ce qui arrive entre dans la base.
Et chaque fiche qui entre sans filtre coûte trois fois : une fois à l'entrée, une fois quand un commercial tombe dessus, une fois quand quelqu'un doit la nettoyer.
La circulation
J'ouvre les transactions. Six pipelines. La vente, les clients, l'expansion, et même l'onboarding, traité comme une affaire à signer.
88 opportunités sont arrêtées en découverte, 23 en analyse du besoin. Le sang ne circule plus : il stagne au même endroit. Les motifs de perte s'affichent en permanence, même sur une affaire qui vient de naître.
Et les guides conversationnels, censés aider les commerciaux en rendez-vous, ont été consultés quinze fois il y a huit mois, deux fois il y a deux ans.
Trop d'examens, aucun résultat lu
Je passe au pilotage. 18 tableaux de bord, 157 rapports. Plus de quarante vues enregistrées, sans convention de nommage. Les objectifs commerciaux sont modélisés, mais personne ne les suit. Il n'y a pas de prévision des ventes.
Le patient passe des examens tous les jours. Personne n'ouvre les résultats.
Les devis, eux, sont faits dans l'outil de facturation, et ne redescendent pas dans le CRM. Le commercial ne voit pas ce qu'il a proposé au client.
Une ordonnance trop chère
Dernier examen, celui que personne n'avait demandé : la facture.
Le portail est sur un niveau d'abonnement marketing dont il n'utilise pas les fonctions avancées. En atelier, je chiffre l'écart : plusieurs centaines d'euros par mois au-delà des usages réels. S'y ajoutent les contacts marketing : plus de 11 000 facturés, pour une équipe qui envoie quelques milliers d'e-mails par an. Là encore, quelques centaines d'euros par mois de trop.
Anesthésiste« On lui prescrit un traitement de cheval pour un rhume. »
Chirurgien« Et on peut réinvestir ce qu'on économise dans ce qui lui manque vraiment : le suivi client. »
Le diagnostic
Rien n'est cassé. Le portail fonctionne, il stocke. Mais il a grossi par accumulation : chaque besoin a ajouté un champ, une vue, un rapport, un pipeline, un workflow. Personne n'a jamais retiré quoi que ce soit.
Le patient n'est pas malade de ce qui lui manque. Il est malade de tout ce qu'il a laissé entrer.
Ma règle pour ce cas tient en trois mots, et je l'ai dite tôt aux équipes : simple, basique. Moins de données, de meilleurs résultats. Et on remonte le niveau d'exigence du CRM au rythme de l'équipe, pas avant.
Le protocole
Filtrer l'entrée
Prénom et nom demandés à l'inscription, adresses personnelles routées vers un outil d'emailing, dédoublonnage par SIREN, intégration native du site.
Alléger le corps
Fiches refondues autour de l'essentiel, sections commerciale et marketing, informations de contrat structurées, pipeline de vente en 7 étapes, onboarding sorti des transactions.
Rééduquer
Workflows renommés et regroupés, rapports repartis de zéro, un reporting hebdomadaire. Et ne pas automatiser trop tôt.
Le traitement s'est fait en ateliers, avec les équipes. Sur chaque fiche, une question : qu'est-ce qui est impondérable à la création, et qu'est-ce qui peut être enrichi plus tard ? Les champs inutiles disparaissent. Ceux qui restent sont rangés par usage. Les relations entre entreprises prennent enfin un nom : maison mère, filiale, tête de réseau.
Les rôles sont clarifiés. Les commerciaux portent le nouveau business. Les CSM portent les renouvellements et l'upsell. Le type de transaction remplace la multiplication des pipelines. Et la création d'une affaire depuis la messagerie ne bloque plus : le montant est obligatoire, le détail des produits peut attendre.
Suivi post-opératoire, J+60
C'est ce qui distingue ce dossier des autres. Le patient est sorti du bloc. Soixante jours plus tard, je repasse le voir.
- Fiches contact, entreprise et transaction refondues
- Pipeline de vente ramené à 7 étapes
- Montant obligatoire à la création d'un deal, produits facultatifs
- Informations contractuelles structurées, plus de notes libres
- Formulaires du site basculés dans HubSpot
- Environ 70 workflows à renommer, regrouper ou supprimer
- Rapports et tableaux de bord repartis de zéro
- Reporting hebdomadaire des commerciaux, chaque vendredi midi
Les fiches refondues sont en production. Le pipeline est simplifié. Les formulaires du site passent désormais directement par HubSpot. Reste la rééducation, la partie la moins spectaculaire et la plus importante : faire le ménage dans les automatisations et les rapports, et installer un rituel. Chaque vendredi midi, chaque commercial recevra son activité de la semaine : leads entrants, délai de traitement, opportunités créées, appels aboutis, affaires sans activité.
Un patient guérit au bloc. Il reste guéri grâce au suivi.
Compte rendu opératoire
- Un champ obligatoire n'est pas une donnée fiable.Neuf champs obligatoires, et un persona vide trois fois sur quatre.
- Filtrer à l'entrée coûte moins que nettoyer à la sortie.Chaque source qui alimente la base doit respecter le modèle de données.
- Un type de transaction segmente mieux que six pipelines.Un pipeline décrit un processus, pas une équipe.
- L'abonnement doit suivre l'usage réel.Payer pour des fonctions inutilisées est un symptôme, pas un détail.
Votre CRM laisse-t-il tout entrer ?
On commence par l'examen : un audit complet, des ateliers avec vos équipes, et un protocole écrit avant de toucher à quoi que ce soit.
Un patient d'une rigueur rare : pas une affaire gagnée sans montant. Et pourtant, l'amont de son pipe vit dans un tableur.
Cas réel, anonymisé : secteur, noms, outils et chiffres sensibles ont été retirés, transposés ou arrondis. Les scènes au bloc, l'interne, l'anesthésiste et les dialogues sont une mise en récit.